Un signal préoccupant : le nombre des cancers des enfants en hausse

extraits du livre d’André Cicolella

Le sujet est encore tabou en France. Le plan cancer n’en parle pas . Il n’existe pas de registres généraux de cancers de l’enfant, mais seulement des registres pour certains types de cancers, comme les leucémies. Le réseau national des registres des cancers FRANCIM donne en conséquence une estimation [1] : l’incidence est pour 100 000 enfants , de 0 à 14 ans, de 17,9 pour les garçons et 13,2 pour les filles et, pour les adolescents de 15 à 19 ans, de 20, 7 pour les garçons et 16,7 pour les filles. Le cancer de l’enfant représente 1% des cancers totaux, mais est la 2ème cause de mortalité chez l’enfant entre 1 et 14 ans, après les accidents domestiques et loin devant les maladies respiratoires . Le cancer de l’enfant est principalement concentré sur 2 types de cancer : les leucémies (pic d’âge à 2 ans) et les tumeurs du cerveau (pic d’âge à 7 ans).

Bien que certains affirment que le cancer de l’enfant ne progresse pas [2], une revue générale de la littérature [3] effectuée à la même époque et portant sur 95 articles et ouvrages conclut au contraire : « Dans le monde occidental, la quasi-totalité des auteurs ayant étudié l’évolution des cancers de l’enfant au cours du temps indiquent une tendance à la hausse, l’augmentation pour l’ensemble des cancers est estimée entre moins de 1% à 3% par an, celle des leucémies et des tumeurs du cerveau allant jusqu’à 4% par an ..Les travaux français sur ce thème sont rares : une seule étude épidémiologique sur les facteurs de risque et aucune étude de l’évolution de l’incidence des cancers de l’enfant en France au cours du temps, malgré l’existence de registres depuis les années 70 ». Un colloque de l’US EPA organisé en 1997 concluait à une augmentation moyenne de 1% par an entre 1974 et 1991 pour les moins de 15 ans , mais de 2% pour certaines tumeurs (cerveau, os, testicule) [4]. Les causes sont encore globalement mal connues [5] .

La question a reçu une réponse quasi-définitive avec la publication en décembre 2004 d’une étude menée sur une base de données financée par l’Union européenne regroupant 80 registres de cancers et couvrant environ la moitié des enfants (jusqu’à 14 ans) et un quart des adolescents (15 à 19 ans) [6]. Chez les enfants, le taux moyen de l’incidence par classe d’âge dans les années 1990, calculé sur près de 50 000 cas, s’établit à 140 cancers par million de personnes, contre 118 dans les années 1970 et 124 dans les années 1980. Chez les adolescents, ce taux est de 193 par million au cours des années 1990, contre 147 dans les années 1970 et 165 dans les années 1980. Dans l’ensemble, le taux est de 157 cancers par million. La conclusion est sans appel : « Nos résultats apportent une preuve évidente d’une augmentation de l’incidence du cancer de l’enfant et de l’adolescent durant les décennies passées et une accélération de cette tendance » . L’étude note que le taux dans les années 90 est un peu plus important à l’Est qu’à l’Ouest, en raison d’un nombre accru de cancers de la thyroïde, conséquence de la catastrophe de Tchernobyl. C’est bien notre environnement actuel qui est en cause.

Une association apparaît bien démontrée pour les rayonnements ionisants, certains médicaments de chimiothérapie ou le diethylstilbestrol (le distilbène), médicament utilisé pendant la grossesse et ayant engendré des cancers du col de l’utérus chez les filles des femmes traitées (consultez via le lien en bas de page). D’autres agents ont également été mis en évidence. Les champs électromagnétiques [7] par exemple, ont été classés par le CIRC, en 2002, en cancérogène de niveau 2B (cancérogène possible chez l’homme) sur la base d’une association constamment observée (risque doublé de leucémies). Du côté des pesticides [8], les études de cohortes ou cas-témoins montrent un lien avec les leucémies, les neuroblastomes, les tumeurs de Wilms (cancer du rein), les sarcomes des tissus mous, le sarcome d’Ewing, le lymphome non-Hodgkinien et les cancers du cerveau, du colon rectum et des testicules. L’exposition des enfants provient de la proximité des surfaces agricoles traitées, mais l’exposition domestique peut être également importante : via les poussières amenées par les chaussures ou les vêtements (pour les enfants d’agriculteurs), les animaux domestiques (plusieurs études mettent en évidence un lien entre collier anti-puce et tumeur du cerveau [9]). L’animal domestique est un vecteur de transfert des pesticides. Une étude a ainsi montré que 48h après un traitement du jardin avec l’herbicide 2,4D , 80 % de celui-ci se retrouvait sur les surfaces de la maison, le transfert se faisant via l’animal domestique [10]. Une étude récente [11] a montré que le recours à des services de désinfection à n’importe quel moment, pendant une période allant de un an avant la grossesse à 3 ans après celle-ci, était associé significativement à un risque accru de leucémie (x 2,8) L’exposition pendant la 2ème année était associée au risque le plus élevé (x 3,6).

Des travaux tentent aussi d’établir des lien entre pathologies et profession des parents [12]. Ainsi l’exposition professionnelle paternelle est liée à la leucémie de l’enfant en cas d’exposition aux solvants, aux peintures et dans les métiers liés aux véhicules à moteurs et aux tumeurs du cerveau en cas d’exposition aux peintures. Les recherches en matière de tabagisme passif aboutissent à des résultats dispersés [13] . Une métaanalyse sur 11 études ne montre pas de lien entre tabagisme passif et cancer du poumon, chez l’adulte et l’enfant. 30 études ont porté sur l’association entre tabagisme maternel pendant la grossesse et cancer de l’enfant. Un léger excès est mis en évidence pour tous cancers (x 1,10) mais aucune association n’est trouvée pour les leucémies et les tumeurs du cerveau. Le tabagisme paternel est associé aux tumeurs du cerveau (x 1,22) et aux lymphomes (x 2,08).

Enfin l’effet du traffic routier a été exploré. Une augmentation significative des cancers de l’enfant a été mise en évidence à proximité des routes [14] (tous cancers x 3,1 et leucémies x 4,7 lorsque le trafic dépasse 10 000 véhicules/j), de certaines installations industrielles et des autoroutes [15], des garages et stations services [16] (x 4,0), avec une tendance liée à la durée. L’association était particulièrement forte pour la leucémie non lymphocytaire aiguë (x 7,7).

Voir en ligne : Le site des victimes du distilbène

Notes

[1] Francim, Hôpitaux de Lyon, Inserm, InVS Evolution de l’incidence et de la mortalité par cancer en France de 1978 à 2000

[2] Hill C L’épidémiologie des cancers Inserm 2000.

[3] Segala C Nédellec V. Environnement et cancers de l’enfant. Synthèses bibliographiques Rapport Ineris-CSTB Juillet 2000

[4] Carroquino MJ et coll The U.S. EPA Conference on Preventable Causes of Cancer in Children : A Research Agenda Environmental Health Perspectives 106, Supplement 3, June 1998

[5] Zahm S, Devesa S Environ Health Perspect 103(Suppl 6):177-184 (1995)

[6] Steliarova-Foucher E et al Geographical patterns and time trends of cancer incidence and survival among children and adolescents in Europe since the 1970s (the ACCISproject) : an epidemiological study.Lancet. 2004 Dec 11 ;364(9451):2097-105.

[7] Brain J Childhood Leukemia : Electric and Magnetic Fields as Possible Risk Factors Environmental Health Perspectives Volume 111, Number 7 June 2003

[8] Zahm S and Ward M Pesticides and Childhood Cancer Environ Health Perspect 106(Suppl 3):893-908 (1998).

[9] Davis JR et coll Family pesticide use and childhood brain cancer. Arch Environ Contam Toxicol. 1993 Jan ;24(1):87-92.

[10] Nishioka MG et coll . Distribution of 2,4-D in air and on surfaces inside residences after lawn applications : comparing exposure estimates from various media for young children. Environ Health Perspect. 2001 Nov ;109(11):1185-91.

[11] Ma X et coll Critical Windows of Exposure to Household Pesticides and Risk of Childhood Leukemia Environmental Health Perspectives Volume 110, Number 9 September 2002

[12] Colt J and Blair A Parental Occupational Exposures and Risk of Childhood Cancer Environmental Health Perspectives Supplements Volume 106, Number S3 June 1998

[13] Boffetta P. et coll Risk of Childhood Cancer and Adult Lung Cancer after Childhood Exposure to Passive Smoke : A Meta-Analysis Environmental Health Perspectives Volume 108, Number 1 January 2000

[14] Savitz DA, Feingold L. Association of childhood cancer with residential traffic density. Scand J Work Environ Health. 1989 Oct ;15(5):360-3.

[15] Gilman EA, Knox EG. Geographical distribution of birth places of children with cancer in the UK. Br J Cancer. 1998 Mar ;77(5):842-9.

[16] Steffen C et coll Acute childhood leukaemia and environmental exposure to potential sources of benzene and other hydrocarbons ; a case-control study. Occup Environ Med. 2004 Sep ;61(9):773-8.

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